Sulfureux. » Il aura suffi d’un livre pour que cette étiquette le suive outre-tombe. Pas n’importe quel livre, il est vrai : Lolita est l’un des chefs-d’œuvre de Nabokov et de la littérature mondiale, accompagné, dès sa parution en 1955, d’un scandale qui n’en finit pas depuis de trouver un écho dans l’actualité [voir encadré]. Un regard sur sa biographie suffit pourtant à dissocier l’œuvre de la vie de son créateur, puisqu’une seule présence féminine la traverse, des jeunes années au crépuscule des jours : Véra, l’épouse, la mère d’un fils unique, la relectrice, la garde du corps, l’assistante, l’agent littéraire, le chauffeur. La destinataire également d’une correspondance éblouissante dans laquelle l’écrivain ne cesse de clamer son amour pour celle qu’il rencontre à l’occasion d’un bal masqué pour émigrés russes à Berlin en 1923.
VÉRA EST LE PROTOTYPE MÊME DE LA FEMME OFFICIANT DANS L’OMBRE DU GRAND HOMME Il a 24 ans, elle en a 21. Tous deux ont fui le bolchevisme. Leur mariage, célébré en 1925, ne sera ensuite menacé ni par la distance qu’entraînent les fréquents déplacements de l’écrivain, ni par la liaison que Nabokov entretient pendant quelques mois avec Irina Guadanini, une émigrée russe rencontrée à Paris en 1937. « Ma chérie, ma vie, mon cher amour. I forbid you to be miserable. I love you and… il n’existe pas de force au monde qui pourrait retrancher ou abîmer ne serait-ce qu’un pouce de cet amour illimité », écrit-il le 19 mars 1937 à Véra qui a eu vent de cette liaison, mais lui pardonnera.
L’ÉPOUSE ASSISTANTE
Leur correspondance, qui couvre plus d’un demi-siècle (1923-1976), établit la cartographie intime d’un couple amoureux, complice, et témoigne du soutien essentiel de Véra au génie des lettres en devenir. Aussi intelligente qu’intransigeante, elle est le prototype même de la femme officiant dans l’ombre du grand homme, lui permettant grâce à la prise en charge des tâches de la vie quotidienne de se consacrer à l’écriture. Si tout cela nous semble aujourd’hui manquer de modernité, il faut reconnaître que Nabokov n’est avare ni de remerciements ni de compliments à l’égard de celle qu’il affuble de tendres sobriquets à chaque fois renouvelés : « Ma merveille, mon amour, ma vie, je ne comprends pas : comment est-ce possible que tu ne sois pas avec moi? Tu fais de ma vie quelque chose de léger, de prodigieux, d’irisé, tu illumines tout de l’éclat d’un bonheur toujours différent. » Au lieu d’apparaître en fin de lettre comme l’usage le veut, les « je t’aime » ouvrent des missives passionnées qui se plaignent souvent du manque de réponse de leur destinataire (réponses dont le contenu demeure en grande partie inconnu, Véra les ayant détruites à la mort de son époux). Et ce, malgré les encouragements : « J’ai lu à haute voix des passages de ta petite carte […] à Iloucha et à Zinzin, qui m’ont dit qu’ils comprenaient maintenant qui écrit mes livres à ma place. Flattée ? » À ses proches, Nabokov affirmait qu’il n’aurait pu écrire ses romans sans l’aide de Véra. N’est-ce pas elle, après tout, qui sauva de la destruction le manuscrit de Lolita, refusé par plusieurs éditeurs ?
Si ces lettres font état d’une reconnaissance littéraire grandissante, il y est finalement peu question d’écriture, Nabokov préférant livrer les moindres détails de sa vie quotidienne, égayés par un humour dont il ne se départit jamais malgré des conditions de vie difficiles. De l’exil à Berlin à l’installation aux États-Unis en 1940, le couple Nabokov vit effectivement de peu jusqu’au succès international de Lolita en 1955. Avant cette consécration, Nabokov effectue de nombreux déplacements dans les capitales européennes, entre Bruxelles, Paris, Cambridge ou Prague, dans le but de vendre ses manuscrits à des éditeurs, et se retrouve ainsi loin de son épouse, dont il ne se prive pas de susciter la jalousie. « Je rencontre…
